«Nous sommes les liens entre eux» Anne Laforet (conversation par mail)
Si je fais dériver cette phrase : «Nous sommes les liens entre eux» -- une ébauche.
Nous sommes les liens entre les liens; nous produisons des textes entre des textes, établissons fragments de discours entre fragments de discours; et si je me mets à parler des mots, des paroles, je parle entre les mots qui sont entre les mots, je parle la parole qui est entre la parole; je suis la partie organique et vivante d'un discours, l'organe scripteur d'une machine à texte. Je suis la liaison entre les liens dans une gravitation centrifuge. Je fais la liaison d'une machine à une autre, de plusieurs machines à plusieurs autres, je suis leurs protocoles d'échanges.
Est-ce que ça a du sens de dire ça?
Je prends mon téléphone cellulaire, je tourne avec le pouce une bille centrale; je consulte ma messagerie. Je constate avec dépit et amertume que je n'ai pas le message que j'attends, que je souhaite, que je désire; ce message, qui en quelque sorte serai le révélateur de mon existence, me rassurerai sur moi-même, ma propre présence dans ce monde, mon état humain, ma signifiance, mon propre signal –pas de message, pas le message que j'attends.
Est-ce que j'existe vraiment?
J'ai d'autres messages mais qui ne me sont pas directement adressés, qui proviennent de listes auxquelles je suis abonnée pour remplir exactement le vide.
Est-ce que j'existe réellement si aucun message ne me signale, si aucun signe de la part de cette machine, que je tiens entre mon pouce et mon index, dans la paume de ma main, ne me signe ni ne m'identifie.
Ne suis-je qu'un protocole d'échange d'une machine à une autre, le déroulement sans fin de processus stochastiques, de calcul de probabilités. Je presse maintenant la molette centrale et déroule un message pris au hasard; je sais que ce message apparaîtra comme lu lorsque je consulterai ma messagerie, ailleurs, plus loin dans la ville, un peu plus ailleurs dans un appartement, dans une salle jaune, dans une pièce sombre, dans un réduit à l'étroit, sur un chantier désert entouré par des tours démesurées, dans un autre moment, dans une autre ville, dans un autre lieu éloigné de celui-ci, sur un autre lien connecté, téléchargé, actualisé.
J'actualise ma messagerie. Je m'actualise.
Je suis le moyen de faire que les machines communiquent les unes avec les autres, je suis leur moyen d'action et leur signal intermittent. Je suis leur interface d'échange. Je suis le protocole de communication des discours; des machines s'allument quelque part et m'actualise –traces de navigations. Je suis une adresse de parole, qui suis-je si l'on ne m'adresse pas?
Doit-on comprendre ces phrases dans un sens très littérale?
Qui suis-je si la machine s'exprime par la détection de ma présence dans l'objet de mes désirs, dans l'objet de mes plaisirs et dans le fond en comble de mes actes et de mes mouvements. Je suis le signe de la caméra qui me détecte, le comportement d'un signal transféré, négocié; prétention à vouloir exister en dehors de ce signal et vis à vis de moi-même.
Qui suis-je d'autre que cela, ce soir, ici et maintenant?
jack_transport~ little patch:rewind
Getting the best out of the rewrite
problem with analog sensors
copying one array to another very fast
Tache dans le champ de vision.
Je suis un lien et un autre lien, tache dans un champ de vision-signal. Ce phénomène d'adaptation à ce milieu intérieur multicellulaire. J'écris ce texte entre les textes, fragments de discours entre fragments de discours; c'est à dire : produire une impulsion standard et je parle la parole qui est entre la parole. J'intègre ici également l'impulsion, l'organe vivant de la question qui revient. Je croise à ce point le neurone stimulé, les cellules des évènements. Je suis la partie organique et vivante d'un discours. «L'environnement électrique de l'information qui tend à faire de l'homme un homme supérieur au même moment qu'il le réduit à n'être rien ni personne d'autre qu'une émergence avec tous.» Je fais la liaison d'une machine à une autre, de plusieurs machines à plusieurs autres, je suis leurs protocoles d'échanges. Je suis mêlée aux images, sons, vidéos, que j'actualise jour après jour, heure après heure de manière compulsive, ici, ailleurs, plus loin dans une autre ville, à l'extrême limite d'un continent, un peu plus ailleurs dans un appartement avec de grandes baies vitrées, dans une salle jaune, dans une pièce sombre, dans un réduit au bord d'un fleuve, sur un chantier désert entouré par des tours de verre et d'acier, dans un autre moment, dans une autre ville encore, partout, dans un autre lieu éloigné d'ici, sur un autre lien connecté, téléchargement, actualisation. Je viens ensuite. J'émerge à peine du brouhaha que je crée au confins d'un lien. Je suis l'image simulacre à la périphérie d'une machine qui arrive dans le prolongement fantasmagorique d'une autre image sans identité.
Ici, je mets en relation le "signal machinique" et le signal humain de la respiration.
Aucun élément sonore n'est préalablement enregistré. Le son est capturé en situation "live" à partir de ma respiration. En re-capturant plusieurs fois à la sortie des enceintes l'enregistrement premier de la respiration, j'obtiens cette superposition. Le souffle est une boucle --un cycle, au niveau physiologique --le mouvement de la respiration. Ici, trois boucles sonores sont superposées les unes aux autres. Elles ne sont pas lues à la même vitesse, ce qui provoque, à chaque nouvelle lecture un petit décalage temporel sur chaque boucle sonore. Ce décalage temporel, comme la respiration d'un être humain (en condition normale d'existence) est très peu perceptible.
Les lettres à l'écran sont mues par les vibrations continuelles de la colonne d'air, ici sonore, qui traverse la glotte.
La vidéo de démonstration présentée n'est pas d'une grande qualité; ce travail est destiné à être vu en performance, en situation réelle et non pas fait pour être diffusé comme une vidéo.
Première présentation @ http://www.piksel.no/festival/p09 Bergen, Norvège.