mercredi 12 août 2009 06:08:28

Esthétique de la Bifurcation

Chahaignes, 72340 -

Ce matin, au réveil, le soleil déjà haut, pose un léger voile doré sur les champs. Un peu de brume grise, bleue, estompe les contours éloignés. On perçoit des cris d'enfants, au loin; les sonorités de leurs voix emplissent l'espace tout entier, traversent temps et espace. De sentiers de terre ocres grimpant les coteaux noyés par l'atmosphère épaisse, le regard passe sans interruption sur les étendues de chaumes dorés, les toits bleus ardoises des granges, des hangars et les constructions des habitations humaines, sur les machines agricoles abandonnées pour les quelques heures de la nuit.
Derrière la maison, derrière un mur de pierre, il y a un petit jardin séparé d'un champ de maïs, par une clôture de grillage. Un lièvre s'est retrouvé prisonnier dans le jardin.

Je le regarde, sans l'approcher, aller et venir le long de la clôture, affolé, sans parvenir à trouver une issue. Je pense au chat de Schrödinger, à cette cette fameuse expérience de pensée de la physique quantique où le chat est à la fois mort et vivant tant que l'expérimentateur ne prend pas acte du résultat de l'expérience. J'écrirai ça aussi de cette manière : A && !A (*)
En admettant ici que A soit le chat vivant.
Mais quel rapport avec mon lièvre?
Quels rapports avec la bifurcation?
Et pourquoi me suis-je intéressée d'aussi près à cette notion de bifurcation?
Voilà les quelques questions auxquelles je vais tenter de répondre dans ce court essai sans autre prétention que de déchiffrer quelques chemins de pensées.

Je vais donc essayer de répondre le plus simplement et le plus précisément possible à ces questions en m'appuyant sur la nouvelle de J. L. Borges : "Le jardin aux sentiers qui bifurquent". Cette nouvelle fait suite dans "Fictions" à "Examen de l'oeuvre d'Herbert Quain"; brève introduction en quelque sorte, qui place d'emblée la nouvelle "Le jardin..." dans l'embranchement d'une oeuvre fictive(***) : celle d'Herbert Quain. Embranchement d'embranchements, emboîtement encore, birfucations infinies à l'intérieur de multiples fictions.

Un passage de cette nouvelle retient tout particulièrement mon attention :

Par la fenêtre je voyais les toits de toujours et le soleil embrumé de six heures. Il me parut incroyable que ce jour sans prémonitions ni symboles fût celui de ma mort implacable. Malgré la mort de mon père, malgré mon enfance passée dans un jardin symétrique de Haï Feng, allais-je maintenant mourir moi-aussi ? Puis, je pensai que tout nous arrive précisément, précisément maintenant. Des siècles de siècles et c'est seulement dans le présent que les faits se produisent; des hommes innombrables dans les airs, sur terre et sur mer, et tout ce qui se passe réellement c'est ce qui m'arrive à moi...(1)

Ce "je" qui me parle ici, maintenant, ne parle qu'à mon propre "je" intime, qu'à ma propre voix intérieure et c'est la raison pour laquelle ce "je" peut s'adresser à moi et me toucher (me toucher, comme s'il s'agissait de compter mon corps avec les doigts et dire : 1), tutoyer la part la plus profonde de mon être. Car le "je", ne représente jamais l'ensemble des "je" (contrairement aux mots tels que "arbre" ou "fleur" par exemple). Et donc ce "je" qui me touche si intimement superpose à mon propre "je" ici, très précisément à mon propre présent (de lectrice) une fiction --ou plutôt un récit--, et je suis cela, à la fois je et la fiction d'un autre je suprêment présent, intimement présent par l'élaboration d'un contour très précis du temps et de l'espace (six heures, un lit étroit de fer, la fenêtre en face, le soleil embrumé, jour sans prémonitions ni symboles --sans signes, c'est à dire : hors de tous langages(?)...)

Voilà, j'y suis, la superposition de cela et d'autre chose, de moi et d'une fiction, mais qui nie en être une(***), un emboîtement parfait, une bifurquation dans les profondeurs les plus intimes de mon être. Tout ce qui m'arrive à moi, précisément maintenant, c'est cette non-fiction, son déploiement, dépliement dans mon présent, mon maintenant de lectrice et tout à la fois le contenu de ce récit, ce maintenant précis d'un autre, du personnage en question, que je ne connais pas mais qui est "moi" ce même "moi" que j'utilise également pour moi-même, sans en être étonnée.
À la fois A && !A, à la fois moi et non moi.

C'est la magie du signe et du langage où chaque mot, chaque symbole est un accident dans le flux permanent de la pensée(2) et provoque une déviation de celle-ci (c'est du signe, du symbolique en action). Je parle ici surtout du point de vue du lecteur (dans le cas qui m'occupe). Qu'en est-il, du point de vue du scripteur? La magie s'exerce-t-elle de la même manière? Comment s'exerce-t-elle, cette magie du mot, du signe?
Quel est ce langage qui est en moi? Qu'elles sont ces pensées avec lesquelles j'actualise les choses du monde et qui me permettent d'entrer en relation avec les choses et les êtres. Pensées qui deviennent des signes, des symboles, des mots (mais d'abord des actes, des actions du corps). Par quels moyens ceux-ci se produisent-ils en moi? Les choses du monde me font signe et actualisent le langage en moi, non pas comme pour la lecture des signes et des mots, mais encodent un continuum de pensée.

Ma réflexion se poursuit, tout au long de ma lecture. Je remarque que je n'ai jamais lu "Fictions" comme une suite de récits fantastiques(***). Entre temps, dehors, un orage éclate, il pleut; je perçois le crépitement de la pluie sur la toiture de tôle de la grange, le tonnerre, un chien qui aboie. Ce langage se passe en moi (advient), me permet de transcrire ces différents phénomènes qui ont lieu maintenant, durant la rédaction de ce texte. Je construis quelque chose, du moins, je tente de le faire ou je conduis quelque chose... Un algorithme, seulement celui-ci ne résoudra pas un problème avec une logique de 0 et 1.

Je crois le langage, lié intiment au calcul et aux nombres (3) et bien entendu à la logique.

Que se passa-t-il lorsque je vis ce lièvre prisonnier dans le jardin? Comment mon esprit se comporte-t-il en somme, dans un cas comme celui-ci? Je peux dire, que pour moi, il s'agit bien d'un problème (simple) de logique... Dans ma tête, ce lièvre ne devrait pas être là. Pour preuve, ma première intention est de vouloir le libérer. Inconsciemment, je suppose, je superpose deux états : un lièvre captif et un lièvre en liberté. Ce que mon esprit perçoit effectivement, est mis en relation avec ce qui devrait être selon mes habitudes de penser, de vivre et d'agir; d'où la superposition des deux états (A && !A) dans mon esprit, puisque mon esprit fonctionne d'abord avec des symboles et du langage(4).

Et en guise de conclusion provisoire, ceci :

<< Penser, analyser, inventer (m'écrivit-il aussi) ne sont pas des actes anormaux, ils constituent la respiration normale de l'intelligence. Glorifier l'accomplissement occasionnel de cette fonction, thésauriser des pensées anciennes appartenant à autrui, se rappeler avec une stupeur incrédule que le doctor universalis a pensé, c'est confesser notre langueur ou notre barbarie. Tout homme doit être capable de toutes les idées et je suppose qu'il le sera dans le futur. >>

C'est avec cet extrait de "Pierre Ménard, auteur du Quichotte"(1) que je continuerai à explorer l'esthétique de la bifurquation. Cette seconde partie --dont cette première partie n'est que l'introduction, en quelque sorte-- traitera de la bifurcation du point de vue des réseaux, de l'open source, d'une philosophie, esthétique, morale et d'un art du Do It Yourself ou D.I.Y.

--Fin de la première partie--

(*) Attention, je ne suis pas du tout scientifique, j'utilise cette référence seulement parce qu'elle sert mon propos dans le contexte très précis de ma réflexion.
(1) Fictions, Jorges Luis Borges - Éditions Gallimard - Nouvelle édition augmentée (1983) - Collection Folio
(2) L'accident, d'un point de vue philosophique (Aristote).
(3) Les trois écritures - Langue, nombre, code, Clarisse Herrenschmidt - Éditions Gallimard, 2007
(4) Je m'apperçois au fur et à mesure des jours, que les lièvres ont l'habitude de venir dans ce jardin.


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